Les Radiographies d’une âme : l’art de Sabrina Meder

Dans une des scènes de son film Le Testament d’Orphée, Jean Cocteau nous montre un peintre (interprété par lui-même) en train de dessiner une fleur. En même temps que le fusain dans sa main glisse agilement sur la feuille, son regard interroge avec acuité, avidité, impatience les volumes et les contours du modèle : la fleur. Lorsqu’enfin la caméra nous dévoile l’œuvre achevée, les traits que nous découvrons n’ont rien à voir avec les formes de la fleur; ce qu’ils dépeignent, c’est le visage de l’artiste. Une voix dit alors : “L’artiste peint toujours son portrait : cette fleur, tu n’arriveras jamais à la peindre. ”

Si l’affirmation de Cocteau vaut évidement pour tout artiste authentique, il existe pourtant des œuvres qui l’accomplissent d’une manière plus claire, immédiate, irrémédiable. Paolo Uccello  peignant La Bataille de San Romano ou Marcel Duchamp peignant le Nu descendant un escalier projettent bien à travers les couleurs et les formes qui s’ordonnent sur la surface de la toile ou de la fresque une sensibilité qui leur est propre, une vision singulière du monde. Il en va de même dans les tableaux de Frida Khalo. Mais on peut, dans son cas, aller plus loin: il est évident que les natures mortes, la « biche blessée » (« venadita herida ») ou les « quelques petites piqûres » (« unos cuantos piquetitos ») qui ont poignardé une femme dans une chambre sordide (sans parler des autoportraits si nombreux et si célèbres) des peintures de Frida constituent de véritables confessions ou confidences. Ils reflètent, à la façon d’un journal intime, des sentiments, des méditations ou même des anecdotes, dans lesquelles le spectateur reconnaît immédiatement non seulement la main et la vision de l’artiste, mais aussi son existence dans les plus petits événements ou les grandes péripéties.

On pourrait assurément tenir un discours similaire a propos de l’œuvre picturale (ou encore, soit dit en passant, de son œuvre photographique ou littéraire) de Sabrina Meder. Ce que capturent ses encres, gouaches, pastels, crayons, ce sont ses instants intérieurs, ses impressions profondes et ses états d’âmes : son histoire et son être.

Ajoutons que Sabrina Meder ne cherche jamais, ou presque jamais, à interroger les traits de son propre visage –comme le feraient, avec fascination, angoisse ou obstination méthodique un Rembrandt, un Van Gogh ou Frida elle-même. Comme si elle était à la recherche de  quelque chose de si impalpable et fuyant, de si intérieur et secret, que même le visage humain, en dépit de son expressivité infinie, n’est pas en mesure d’exprimer.

Et la manière (on pourrait presque dire: la méthode) de Sabrina Meder pour saisir ces états d’âme consiste à s’abandonner à la couleur, et à ses caprices : elle laisse les rouges, les ocres, les gris – mais surtout les bleus, dans toute la richesse de leurs nuances – s’ordonner, se disperser et se combiner selon leur propre vocation. C’est sans doute pour cela que le monotype – où rien ne vient restreindre la liberté de la couleur, où la rencontre de l’encre et de l’eau avec la presse sont synonymes de spontanéité et de fantaisie – est la technique privilégiée au sein de l’œuvre de Sabrina Meder.

En même temps, d’une manière savante et secrète, l’artiste parvient à guider le caprice des couleurs, jusqu’à le transformer en un reflet précis de ses états intérieurs.

A travers une alchimie où la rigueur la plus précise dialogue avec une liberté qui frôle avec l’anarchie surgissent ces réjouissantes radiographies d’une âme que sont les œuvres de Sabrina Meder.

Les titres nous guident à travers ces instantanés peints à la première personne, de ce journal d’états d’âmes. Boussoles dans une géographie de formes et de couleurs abstraites –indicibles constellations, réjouissantes voies lactées –, mais aussi, parfois, de paysages, de personnages ou de motifs. Unissant leur éloquence à celle de l’image, les mots nous aident à identifier les élans et les lignes de l’effort, de la rage, de la joie, de la force ou de la tranquillité.

Le symbole le plus riche, le plus éloquent et emblématique dans l’univers pictural de Sabrina Meder est celui de l’arbre. Je suis certain que chacun des arbres que l’on rencontre dans cette œuvre grandit vers l’intérieur: «Arbol adentro», pour reprendre le beau titre d’Octavio Paz). Une excellente manière de découvrir les terrains de cette œuvre est de suivre les variations de ce motif, les différentes incarnations de l’arbre. Arbres exultant en plein été, mélancoliques sous la pluie, ambigus au crépuscule, fascinants dans la nuit. Arbre nu ou fleuri, immobile comme un vieux sage ou tremblant sous les caresses du vent. Les branches sont tantôt le cri rouge de l’angoisse, tantôt le cri multicolore de la fête. Arbre de deuil, arbre de vie.

Au centre de cette œuvre, se dresse l’arbre. Autour de lui gravitent d’autres motifs qui le célèbrent et le décorent : la nuit, la lune, les étoiles, la pluie.

Les dimensions cosmiques de cet univers ont très peu à voir avec une quelconque mégalomanie. Il n’y a ici rien de solennel ni d’intimidant. Ce n’est pas la contemplation émerveillée de l’ordre sublime des planètes et des astres, pas plus que l’étonnement mêlé de frayeur face au silence éternel des espaces infinis. Dans les toiles de Sabrina Meder, les espaces ne sont pas silencieux, et s’ils sont peut-être infinis, ils ne cessent pourtant d’être familiers et proches.

Les étoiles qu’elle peint ne sont pas d’inaccessibles astres; elles nous rappelleraient plutôt ces « vaghe stelle dell’orsa » avec lesquelles Giacomo Leopardi partage ses souvenirs d’enfance. Sa lune est mystérieuse, comme il se doit, mais d’un mystère qui n’a rien de cérémonieux ou de redoutable. Il s’agirait bien plutôt de ces «petits mystères » que les vers de Jules Laforgue explorent dans le blême disque lunaire :

Chut! Oh, ce soir, comme elle est près!

Vrai, je ne sais ce qu’elle pense,

Me ferait-elle des avances?

Dialogue à mi-voix et dans une demi-pénombre avec les éléments et couleurs, avec les astres et les formes, la peinture de Sabrina Meder invente de nouvelles et délicates nuances dans l’art de la confidence, de belles et vibrantes notes dans les registres de l’intimité.

Franz Johansson

Professeur de la Sorbonne

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